4. Au travail !
4.3. L'importance de la main-d'œuvre exogène
La mobilisation des hommes sur le front et l'imprégnation des effets de la rationalisation posent le problème de la main-d'œuvre nécessaire à l'effort de guerre. Il s'avère rapidement que les affectés spéciaux et le recrutement de femmes, d'adolescents et de retraités seront insuffisants. Dès lors, deux options sont envisagées : recourir aux migrations européennes du travail amorcées dès la deuxième moitié du 19e siècle ; élargir les flux aux territoires extra-européens de l'Empire (Maghrébins, Africains, Indochinois), voire au-delà (des travailleurs chinois sont présents à Longwy à la fin du conflit).
Les expulsés d'Alsace-Lorraine ou les réfugiés des territoires envahis sont autant d'ouvriers potentiels, en dépit du fait que les Allemands refusent le départ des jeunes hommes susceptibles de gonfler les armées françaises. Les autorités envoient par exemple une lettre au sous-préfet de Briey pour l'inciter à orienter les réfugiés valides sur l'usine électrique de Jarville afin d'en augmenter la production. En outre, l'entrée, le 26 avril 1915, de l'Italie dans la Triple Entente, fait passer les Italiens du statut de suspects à celui d’alliés.
Il ne faut cependant pas exagérer la présence de cette main-d'œuvre exogène, notamment dans les usines stratégiques. Sur les 12 115 ouvriers de l'arrondissement de Nancy travaillant pour les armées en 1916, elle ne représente que 1,1% des effectifs, répartis ainsi : 81 Belges, 26 Italiens, 13 Luxembourgeois, 9 Russes, 3 Suisses, 2 Espagnols, 1 Anglais. Ailleurs, aux usines de Neuves-Maisons, on trouve des Grecs, des Kabyles…
La cohabitation de travailleurs d'horizons différents n'est pas sans poser certains problèmes. Outre les conditions climatiques qui affectent tout particulièrement les ouvriers de l'Empire, des conflits surgissent comme aux usines Solvay de Dombasle où les Tunisiens se sont divisés spontanément en deux groupes d'israélites et de musulmans entre lesquels règne un "antagonisme violent" ; entre Tunisiens et Algériens, les rapports de police notent cette fois une "incompatibilité" entraînant des cessations de travail. Par ailleurs, les travailleurs étrangers sont souvent stigmatisés par les rapports administratifs pour leurs piètres qualités productives et pour leur manque de courage lors des bombardements des installations industrielles. À cela s'ajoute la perception des autochtones qui voient parfois en cette main-d'œuvre des "embusqués" non soumis à l'épreuve des combats.