3. Trois entreprises, trois situations
3.3. Comment produire ? le dilemme de la société Majorelle
La société Majorelle frères et Cie est un fleuron de l'Art nouveau qui a participé, avant la guerre, au renom de l'École de Nancy. Dotée d'un capital en commandite par actions de 1 500 000 francs, elle s'est spécialisée dans la fabrication des meubles et objets d'art tout en s'élargissant au commerce de "tous objets et articles concernant la décoration" (y compris les produits électriques). Son siège social est établi au même endroit que ses magasins de vente regroupant les immeubles des 16 à 24 de la rue Saint-Georges à Nancy.
Le 14 avril 1916, Louis Majorelle dresse le bilan de deux années de guerre, un bilan peu reluisant…Tout d'abord, les ateliers de production situés rue du Vieil-Aître ont été bombardés et rendus d'autant plus inutilisables qu'aucun ouvrier n'accepte de retourner dans un endroit inclus dans la zone où se concentrent les bombes ennemies. De surcroît, le temps n'est pas à la vente d'articles de décoration, ce qu'il résume en une formule laconique : "nous n'avons aucun travail à faire pour les particuliers".
Les débouchés militaires demeurent la seule voie de salut économique… En d'autres termes, comment inclure l'entreprise dans le giron des unités travaillant pour la Défense nationale ? L'atelier de Bouxières-aux-Dames apporte déjà un début de réponse puisque, ironie de l'histoire, 30 ouvriers qualifiés dans les productions d'art fabriquent désormais de vulgaires caisses pour l'armée, à raison de 80 par jour. On envisage alors de remettre en fonctionnement la production nancéienne, ce qui suppose de surmonter deux écueils de taille : d'une part, garantir les approvisionnements en matières premières ainsi que les débouchés ; fixer, d'autre part, une main-d'œuvre "répulsée" à la simple idée de retourner dans les ateliers sinistrés.
Là encore, c'est l'autorité militaire qui détient la clé. 12 militaires, affectés spéciaux, rejoignent la rue du Vieil-Aître pour relancer la production et créer un effet d'entraînement sur le retour des travailleurs. Une manœuvre remplie de succès puisque l'on comptabilise 122 ouvriers civils (tous sites confondus) un an plus tard. Quant à la production de caisses, on prévoit une progression de 87,5% sous condition de commandes fermes et de matières premières assurées.