Petits écoliers lorrains réfugiés dans les Alpes-Maritimes

Récits d'écoliers lorrains réfugiés dans les Alpes-Maritimes entre 1914 et 1920

À l’occasion des commémorations de la Première Guerre mondiale, les Archives départementales des Alpes-Maritimes à Nice préparent une édition de récits de petits écoliers originaires du Nord et de l’Est de la France, en majorité de Lorraine, accueillis en tant que réfugiés dans les Alpes-Maritimes entre 1914 et 1920. Ce département accueillit jusque près de 10.000 civils réfugiés des zones frontalières, les plus nombreux étant jusqu’en 1916 les contingents de Meuse et de Meurthe-et-Moselle (respectivement 3 033 et 1029 en mai 1915) . L’archiviste départemental, Henri Moris, lorrain d’origine, et responsable alors du service des Réfugiés à la Préfecture, avait eu l’idée d’instituer un concours dans les écoles d’accueil vers 1916 où les enfants devaient raconter :
« I. Comment les Allemands vinrent dans mon  pays,
II. Comment j’en fus chassé,
III. Comment je suis venu dans le département des Alpes-Maritimes ».
 
Une quarantaine de récits poignants ont été conservés et retracent l’exode de communes entières vus à travers des yeux d’enfants. Les Archives départementales cherchent à retrouver leurs familles et s’adressent à l’ensemble des Lorrains qui pourraient les aider dans cette quête en leur apportant quelques éléments. Voici la liste par département, de l’ensemble des communes et enfants concernés :
 
EN MEURTHE-ET-MOSELLE
- Blainville : Lina Birgel, née vers 1904
- Bionville : Georgette Receveur, née vers 1906
- Blonvillet : Jules Sayer, né vers 1904
- Gerbeviller : Madeleine Hedin, née vers 1903-1904
- Mamey : Charles Gosserez, né vers 1906
- Olley : Albert Henrion
- Rouves : Anonyme, fils de l'instituteur en 1914
- Xeuilley : Marin Mattioli, né vers 1904

DANS LA MEUSE
- Apremont-la-Forêt : Henri Collet, né vers 1903
- Béthincourt : Anna Périn, née le 1er avril 1903 et Suzanne Gérard, née le 25 décembre 1902
- Billy-sur-les-Côtes : Angèle Pierson, née vers 1904
- Braquis : Georges Henry, né vers 1907
- Creuë : Simone Courtier, née vers 1904
- Dannevoix : Lucile Boulanger, née vers 1905
- Dombras: Henri Laurant, né le 24 mai 1905 dans la commune (hameau de Dimbley) et Eugène Lefebvre, né à Dombras le 21 mars 1905
- Gouraincourt : Emile Rouyer, né vers 1905-1906
- Grand Verneuil : Yvon Lobreau, né vers 1905
- Hattonville : Marcel Baudin
- Loupmont : Gabriel Blanchard, né vers 1904-1905
- Louppy-sur-Loison : Louis Lorang, né vers 1904
- Malancourt : Roger Prud’homme, né le 27 février 1905 et Henri Julien Rémy, né le 6 août 1903 dans la commune (hameau de Haucourt)
- Récicourt : Gabriel Creton, né le 15 novembre 1901 à Dieuze
- Saint-Mihiel : René Cosson

DANS LES VOSGES
- Allarmont : Jeanne Duvic, née vers 1904

Récits de deux écoliers


Récit de Henri Julien Rémy, né le 6 août 1903 à Malancourt (Meuse), élève de l'école de Vallauris (Alpes-Maritimes) en 1916


Récit de Henri Julien Rémy, né le
6 août 1903 à Malancourt
(Meuse), élève de l'école de
Vallauris (Alpes-Maritimes) en
1916

La municipalité de Malancourt a déjà permis aux Archives départementales de retrouver l’un de ses fils Henri Rémy, dont voici de courts extraits du récit en attendant la publication prochaine…:
« C’était le deux septembre 1914 apres le passage de la Meuse (riviere qui se retrouve à sept kilometres de mon pays) par les allemands, que Malancourt fût envahi par la horde germanique [ …]. Ce fut d’abord une quarantaine de hulans, ou éclaireurs de larmée, puis le soir commença à passer l’infenterie suivie de l’artillerie, les boches passerent toute la nuit et allaient toujours de l’avant. Le dernier regiment campa dans le village, et les soldats commencerent le pillage des maisons dont les proprietaires avaient fui.
Le soleil commencait à palir, je rentrais chez moi, où je trouvais mon pere ma mere et mon frere entrain de souper, apres souper nous nous sommes couchés non sans peur, nous ne dormîmes guere et le matin en nous levant nous constatâmes que les Allemands avaient fait des tranchees pendant la nuit, puis nous vimes passer un chariot plein de piquets et de fils de fer barbelé qui servirent à fortifier les tranchees qui se trouvaient en haut de la cote…. »

 


Récit du fils de l'instituteur de Rouves (Meurthe-et-Moselle), écolier réfugié dans les Alpes-Marittimes, sans date, première page


Récit du fils de l'instituteur de
Rouves (Meurthe-et-Moselle),
écolier réfugié dans les Alpes-
Marittimes, sans date, première
page

Un autre récit anonyme, à Rouves, celui du fils de l’instituteur est peut-être l’un des plus détaillés qui puisse nous raconter l’arrivée de la guerre, des destructions et des morts dans les villages :
 
« Dès le début de la guerre, des patrouilles de cavalerie allemandes sillonnent le pays, chaque jour se sont des rencontres avec des patrouilles françaises, elles échangent des coups de fusil et souvent des coups de sabre et l’on doit faire enterrer les victimes, hommes et chevaux. Dans le village on a recueilli et caché un blessé qui avait reçu plusieurs coups de lance et de sabre au cours d’une rencontre […] Après quelques jours de soins, ce blessé est déguisé en moissonneur et accompagné de jeune femme également déguisée, il regagne les lignes françaises à la barbe des Allemands.
Le 20 Août, vers neuf heures du matin deux compagnies du 8ème régiment bavarois de Metz arrivent dans le village, tirant des coups de fusil dans toutes les directions poussant des hurlements de bêtes fauves. A coups de hache ou de crosse de fusil, ils brisent les portes et les fenêtres et mettent le feu à cinq maisons. Pendant ce temps, d’autres gardent toutes les issues de la nôtre (maison d’école, mairie, téléphone), mon père est brutalement tiré dehors et fouillé. Il a sur lui un petit canif ; l’allemand lui bourre [sic] sur la figure puis il lui rend. Mon père rentre à la maison et il est gardé en otage avec ma mère.
Un sous-officier, qui parlait trés bien français, baïonnette au canon me fait faire le tour de la maison, il me fait passer le premier ; dans toutes les pièces, il pique les murs avec sa baïonnette, fouille les murs et les armoires. A la salle de mairie, au premier étage, il jette par la fenêtre, les fusils de chasse que les habitants du village avaient apportés avant l’invasion, d’autres soldats les ramassent et s’en servent pour briser les fenêtres de la maison d’en face, (maison du Maire), et je suis poussé dans la chambre où sont mes parents ; nous sommes gardés comme otage.
Peu de temps après, mon père et moi sommes conduits près de la fontaine, un capitaine nous bourre brutalement un quart d’eau dans la bouche (il craint que l’eau ne soit empoisonnée) et nous oblige à boire.
Nous sommes reconduit à la maison, mais bientôt nous sommes incommodés par une fumée âcre, nos yeux et ceux des sentinelles qui nous gardent coulent, cette fumée provient des maisons voisines car elles flambent toutes.  […]
Vers deux heures de l’aprés-midi, nous sommes conduit devant un capitaine entre quatre soldats, baïonnette au canon. Celui-ci est assis prés d’une maison qui brûle, et à quelques mètres de lui il y a un cadavre, c’est celui du cafetier du village que ce célèbre capitaine à tué lui-même de deux coups de revolver au cœur. Le capitaine s’avance vers nous, le révolver au poing, il cause français mais très lentement car il cherche les mots qu’il faut employer. Il demande à mon père s’il était le bourgmestre ; il lui répond que non, qu’il est l’instituteur ; alors il nous tient le langage suivant : « […] Vous allez recommander le calme à votre population, si le village il n’est pas calme, je vous fusillerai, votre dame et votre fils, puis se tournant vers le cadavre : voilà un mort, il faut le faire enterrer dans le cimetière, vous chercherez du monde pour l’enterrer. ».
Puis sur un commandement bref, les quatre soldats nous encadrent et nous ramènent à la maison. Dans cette partie du village, trois autres maisons flambent.
Le capitaine nous avait causé en français et les militaires qui nous gardaient n’avaient pas compris, je faisais tout ce qu’il m’était possible pour leur faire comprendre qu’il fallait nous laisser sortir pour exécuter les ordres de leur chef, mais à tout ce qu’on leur disait ils répondaient invariablement « c’est fou restez z’écôle ». Voyant qu’il était impossible de nous faire comprendre, nous attendions les foudres du capitaine, quand ils amenérent un nouvel otage, c’est un luxembourgeois naturalisé français depuis 25 ans et qui a un fils et un gendre à la guerre, ce dernier est blessé – nous expliquons les ordres du capitaine à cet homme qui les traduit aux sentinelles, et lui-même nous déclare qu’il vient d’enterrer le cafetier et un jeune homme de seize ans qui avait également était tué […]
Au bout d’un certain temps, le Maire et sa famille sont amenés avec nous en otage. A chaque instant, se sont des officiers qui viennent nous voir, c’est d’abord un officier de hussard de la mort, puis un officier de ulhan, le monocle à l’œil […]
Vers cinq heures, on améne encore des otages, ce sont trois hommes, qui depuis le matin ont les mains liées derrière le dos, ils ont été promenés partout, plusieurs fois, les soldats qui les conduisent font fait [sic] le simulacre de tirer sur eux.
A six heures du soir, tous les habitants sont chassés de chez eux, sans avoir le temps ni le droit de prendre ni un vêtement, ni leur argent, ceux qui ne sortent pas assez vite sont menacés de la baïonnette, les otages sont également chassés, sauf le Maire qui est gardé. Nous sommes tous réunis au milieu du village […]  Après divers commandements en allemands, une trentaine de soldats nous conduisent au moulin de Clémery. Il est sept heures du soir, nous sommes environ 120, notre triste cortége comprend cinq septuagénaires et vingt trois petits enfants dont l’ainé n’a pas sept ans. Là, nous prenons de la paille dans la ferme du moulin qui est abandonnée, et nous nous installons sous des peupliers ; les enfants pleurent, ils ont faim, un jeune homme qui a trouvé une gamelle de soldat va traire des vaches abandonnées qui cherchent leur nourriture dans les prés, le lait est donné aux enfants, un de mes amis qui a trouvé un paquet de biscuits de soldat m’en donne un, je le mange, car depuis sept heures du matin nous n’avons pris aucune nourriture.
Vers huit heures, un soldat nous dit qu’il faut immédiatement partir, si nous ne partons pas de suite ils vont tirer sur nous, et défense de passer la seille sur ce pont du moulin de Clémery, il faut aller au pont de Port sur Seille qui se trouve à trois kilometres en aval. Nous partons à travers les prés, à travers les champs, il fait nuit, arrivé au pont de Port sur Seille, comment passer, allons nous trouver les français ou les allemands ? Après bien des hésitations, nous nous avançons, le pont est barré à l’aide de voitures, de herses, de fagots, de chaines, de fil de fer barbelé, nous passons ce barrage avec bien des difficultés. Au village de Port s/s Seille, presque tous les habitants vont dans les caves, les prussiens ont bombardé le pays dans la journée et quelques maisons brulent : mais nous apprenons que l’armée française s’est retirée du côté de la fôret, nous nous dirigeons de ce côté. Au bout d’un certain temps, nous rencontrons une patrouille française ; enfin nous respirons librement, nous ne verrons plus de prussiens. Immédiatement, nous sommes conduit de poste en poste et nous arrivons dans un petit village le 21 Août vers deux heures du matin. Là, nous nous reposons dans une grange jusque quatre heures puis nous continuons notre chemin. Ce jour là, nous nous mettons en relations avec la préfecture de Nancy qui prend des mesures nécessaires pour évacuer les habitants de Rouves et d’autres localités qui avaient subi le même sort.
Le samedi 22, mon père tombe malade et nous ne pouvons accompagner ces malheureux, mais nous promettons de les rejoindre, ce que nous essayons de faire le cinq Septembre. A cette date, nous quittons Bar-le-Duc, pour Chaumont et Troyes [ …] le Maire conduit tout le monde à la gare […] Nous arrivons à Dijon […], nous sommes conduits dans un refuge ou l’on nous sert un bouillon et nous sommes bien aise de nous étendre sur de la paille, où l’on fait comme dit Paul Déroulède, son lit à sa taille. De Dijon, nous voulons retourner en Meurthe-et-Moselle mais l’autorité militaire refuse de délivrer des billets pour ce département, de plus on nous oblige à partir sur le midi. On nous fait quitter Dijon le 11, nous passons par St Amour, Lyon, Marseille, et le 13, nous arrivons à Nice
Des renseignements qui nous sont parvenus depuis, il résulte que le Maire de Rouves, après avoir assisté à la destruction de ce qui restait de sa maison, a été fusillé puis enterré, mais si mal, que ses mains n’étaient pas recouvertes de terre. Les Allemands avaient posé une épitaphe ainsi conçue : « Ici repose le corps du Maire de Rouves, condamné à mort le 20 Août 1914 ». Chez nous il ne reste que les meubles éventrés et pillés de leur contenu, linge et literie ont disparu, et même on nous assure que les Allemands sont venus de Metz avec des camions automobiles ».